La mort qui rôde 

 

 

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Texte 1:     Charles étouffe…

Les enfants du village, réunis la nuit de la «Sant'Andria», visitaient en groupe chaque maison pour y recevoir des cadeaux, perpétuait une tradition ancienne qui commençait çà et là à disparaître car la fête de Noël devenait pour les plus jeunes, la vraie fête des cadeaux. On sait qu'en Corse l'apparition du Père Noël est relativement récente. La première maison visitée fut celle du Curé, nous n'osions pas frapper à la porte de notre instituteur mais nous fîmes une visite dans le plus grand désordre à Charles notre maire. Lorsqu'il ouvrit sa porte, pour distribuer des amandes, des noix et la traditionnelle orange à chacun d'entre nous, Antoine refusa et s'éloigna sur la route en ronchonnant. Il avait entendu dire à la maison par grand-père que Charles fréquentait assidûment les autorités italiennes de contrôle, qu'il laissait deviner dans ses discours minables son admiration pour le Duce. Son petit pouvoir municipal lui avait enflé la tête et ça pouvait mal finir pour lui. Le mois suivant, pendant une cérémonie vichyste où les rares admirateurs de Pétain rescapés de la guerre 14-18 vantaient les mérites du vieux chef, Charles fut interrompu dans son discours par un Antoine excité qui se mit à tousser bruyamment. Cramponné à son écharpe tricolore, il fut soudainement victime d'un arrêt cardiaque après avoir éternué comme un vieil âne enrhumé. Émoi, étonnement! Il ne manquait plus à la fête qu'un permis d'inhumer. Deux anciens combattants peut-être moins impressionnés par l'incident s'étaient précipités pour relever ce pauvre Charles. Mais en vain! Tout le monde savait que son père, en son temps, était mort de la même façon au cours d'une chasse au sanglier. Le lendemain jeudi, la messe des morts chantée en latin et selon la tradition polyphonique locale s'éternisait. Même un lieutenant italien de la commission de contrôle de l'armistice, assista au service funèbre!

Arrighi u litiese.

Texte 2 :   Les cercueils.

Recherches et découverte! Nous connaissions enfin la cachette où le prieur dissimulait la clef du local de la confrérie. À l'arrière de l’église, dissimulant une partie de l'abside, une petite construction récente enlaidissait l'architecture de l'édifice. Dans ce local étroit et sombre, quatre cercueils dressés contre le mur du fond étaient prêts pour le dernier voyage. Le cinquième gisait à terre. Pierrot avait bien essayé d'ouvrir la porte qui donnait dans la sacristie mais avec Monsieur le curé qui n'avait plus toute sa tête, les clefs se perdaient et ce passage qui débouchait derrière l'autel resta définitivement fermé. Jetés par terre en vrac dans un coin, des vieux candélabres oxydés portaient en chapeau des bouts de cire jaunie. Nous étions restés un moment la bouche ouverte devant les bannières brodées d'or de la confrérie et curieux de savoir si la croix portée pendant les cérémonies de Pâques par le pénitent pesait lourd, Pierrot avait essayé de la bouger mais en vain. Dans un placard branlant, des missels périmés, des livres de catéchisme rongés par les rats s'entassaient sur les planches couvertes de poussière humide.

Cette fois-ci personne ne sut que nous avions pénétré dans le local de la confrérie. Mais le samedi suivant à la réunion hebdomadaire le prieur que tout le monde appelait tonton Xavier, en y pénétrant eut l'émotion de sa vie. Dans le cercueil réservé à Monsieur Poli, celui-ci de tout son long gisait mort et bien mort, les yeux ouverts, un léger sourire en coin, semblant avoir trouvé le chemin du paradis. Discrètement, comme il avait vécu, il choisit de partir sur la pointe des pieds. Sur un petit billet déposé, on put lire «Merci à Dieu et à vous mes amis». Je dois te dire qu'à cette époque la sécurité sociale n'existait pas encore, mais les confréries paroissiales aidaient les villageois les plus pauvres et payaient leurs frais d'inhumation. Bien le cas de Mr. Poli qui victime d'un accident ne pouvait plus se rendre utile et gagner sa pitance. Déclaré indigent à la mairie il touchait une petite somme pour payer au moins son vin, son tabac, sa pipe, ses souliers, son chapeau, marques indéniables de la respectabilité.

Arrighi u litiese

Textes 3 : Le hongreur

Le temps des cerises passé, il fallait bien qu'un drame survienne pour animer le monde des adultes qui aimaient se résigner à grand déploiement de signes de croix et de prières. La société protectrice des animaux n'existait pas encore. Les traditions villageoises et les pratiques d'un autre âge ont perduré encore longtemps. Le vétérinaire en ville s'occupait des chiens-chiens mais n'était jamais sollicité pour pratiquer une castration. C'est Jean-do l'égorgeur de cochon et l'allumeur de feux bénis qui sévissait dans le canton. Il avait fréquenté l'université de montagne avec les chèvres et était savant à sa manière. Quand un âne jeune et bien portant lui tombait entre les mains à la demande d'un propriétaire, il pratiquait une douloureuse castration, selon un procédé plutôt barbare dont il gardait le secret. Enfermé dans une vieille remise à charrette désaffectée, il entravait sérieusement sa victime, et jamais personne ne sut ou ne voulut savoir ce qu'il manigançait pour transformer un âne chahuteur en un animal paisible et obéissant.

Au bout d'une longue période de séquestration, l'animal ressortait de là, proprement «escouillé», moins coureur de femelles, mais dans certains cas encore capable de faire surgir la «grosse bébête qui monte». Ce fut la dernière victime de Jean-do le hongreur, qui enlevant les entraves ne prit pas garde et reçut sur la tempe le coup de sabot d'une ruade bien ajustée. C'est Antoine qui découvrit dans la remise, un âne calme et son bourreau le crâne défoncé, baignant dans son sang, serrant dans ses mains mortes et crispées un petit seau plein de crésyl et un pinceau, autres instruments de torture qui avaient servi douloureusement à la désinfection de la plaie encore fragile..

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Texte 4 :   La mort de ziu Saveriu

Les villageois  mouraient tout simplement de vieillesse ou de maladie. L'obstination à vivre du grand-père de Pierrot nous rassurait, car il avait déjà dépassé cent ans et en comptait trois autres en plus. Ce personnage inoxydable, le "missià" de nombreux petits et arrières petits fils aimait les enfants et la vie, évidemment, et c'est peut-être cela qui l'aidait à survivre. En été il faisait sa sieste sur un lit de fougères, sous des châtaigniers aussi centenaires que lui et il prétendait qu'il devait sa longévité à la respiration diurne de ces arbres abusivement puissants et généreux. Mais un jour de canicule la chaleur accablante, celle qui, disait-on chez nous, avait provoqué la guerre, terrassa le vieil homme et le médecin appelé en catastrophe décida de le mettre au lit en dehors de ses habitudes pour recevoir l'extrême- onction et la visite attristée de tout un village. En mauvaise posture mais pas mort! En fin de soirée, heure propice pour dialoguer avec le curé des moribonds, celui-ci, accompagné de l’enfant de chœur porteur de l'eau bénite et du goupillon, qui n'était autre qu'Antoine, se pencha pour mieux faire entendre la parole du Christ salvatrice des âmes. Aussitôt, effrayé par la soutane noire, Ziu Saveriu  se redressa sur sa couche et demanda à sa fille, sa pipe, sa blague à tabac et son verre d'eau-de-vie de chaque soir. Hésitant quand même entre la vie et la mort ce vieux farceur nous quitta un an plus tard en dormant, sans cérémonie spéciale. Mais à ses obsèques tout le canton s'était donné rendez-vous. Son trépas était un événement.

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Texte 5 :    U voceru

Le décès du soldat Gérôme atteint de tuberculose attrista le village après l'armistice. On disait qu'il avait attrapée cette terrible maladie à la guerre. Pense un peu à la douleur de sa mère, de la famille et à la consternation des villageois. Un jeune homme de vingt deux ans à peine, victime il faut le dire du manque d'hygiène mais aussi de l'entêtement de certaines gens à appeler trop tard en même temps le médecin et le curé. La pénicilline mettait du temps à naître dans les labos anglo-américains et le pauvre Gérôme ne passa pas l'automne. Tapis, cachés bien au dessus de la maison en deuil, dans un jardin en friche, à travers les roses trémières, les monnaies du pape, les hautes herbes et les chardons desséchés, nous assistâmes pour la première fois à une étrange cérémonie, appelée " vocero". Le matin même nous avions entendu parler de cette tradition ancienne et grâce à Antoine qui avait découvert ce perchoir nous étions là malgré les interdictions d'y paraître réitérées aux enfants. Bien en vue sur la placette, posé sur deux tréteaux, le cercueil encore ouvert laissait apparaître la fine moustache de Gérôme. La mère, les tantes, les femmes de la famille criaient ou chantaient, en corse, et je crus comprendre alors que les pleureuses improvisaient leurs plaintes, leurs poignantes lamentations, perdant souvent la voix, écrasées par la douleur ou l'excessive émotion. Il est hors de question que je t'en dise plus. Les plus anciens du village ne veulent plus parler de ces moments de tristesse collective, de la guerre, des deuils et les jeunes générations s'en désintéressent.   Cette plainte fut la dernière manifestation traditionnelle accompagnant la mort d'un villageois.

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Texte 6 :   Mémé Josephine

Tu sais très bien, les événements tristes d'une enfance te restent en travers des souvenirs. Comme tous, j'avais deux grand-mères, mais l'autre vivait seule dans la maison paternelle trop vaste pour elle, bloc de granit coincé entre une route étroite, côté montagne et un ravin vertigineux, côté vallée. Nous l’appelions « mémé Joséphine ». Veuve très tôt, n'ayant pas revu mon père depuis son départ pour l’Indochine, elle a tenu bon pendant une partie de cette guerre lointaine en maigrissant de faim et désespérant de voir son fils de retour au moins un jour avant de mourir. Et puis discrètement comme elle avait vécu elle quitta ce monde pervers qui s’acharne souvent sur ceux qui n'ont pas mérité d'être malheureux. Je n'ai jamais été attiré par cette maison vide habitée seulement par quelques ancêtres en photos collées aux murs. Une maison triste dès le seuil passé, une mémé triste aussi, devenue malgré elle incapable de se faire aimer des enfants. Un soir dans la grande cuisine de Minna, après quelques conciliabules à peine étouffés autour de Francesca je compris que la mémé Joséphine avait quitté ce monde en laissant pour nouvelle adresse un paradis auquel elle n'avait jamais crû. Toujours absente aux messes du dimanche elle y alla forcée le jour de son enterrement auquel je ne pus assister car retenu à la maison par Francesca. Pendant longtemps je n'ai plus repassé le seuil de cette bâtisse paternelle qui resta fermée jusqu'au retour tardif de mon père.

Arrighi u litiese...

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